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[10 questions @] Eric Malbos, spécialiste des thérapies par exposition à la réalité virtuelle

Rencontre avec Eric Malbos, spécialiste des thérapies par exposition à la réalité virtuelle. 

Psychiatre et spécialiste des thérapies par exposition à la réalité virtuelle à l’Assistance Publique – Hôpitaux de Marseille (AP-HM), Eric Malbos est l’un des pionniers de son domaine à avoir utiliser les technologies immersives pour soigner des patients. A l’origine d’un programme visant à traiter les phobies par la VR, Dr. Malbos croit fermement aux bienfaits de ce nouvel outil médical innovant. Les premiers résultats sont d’ailleurs plus que concluants.

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GoGlasses | Bonjour Eric Malbos. Vous êtes à l’origine d’un programme visant à traiter les phobies par la réalité virtuelle. Expliquez-nous plus en détails ce projet. Comment est-il née ?

Eric Malbos : C’était en 2003, quand j’ai du faire une thèse de médecine. Je cherchais un sujet qui me passionnait. Je jouais aux jeux vidéo et lisais des romans de science fiction, et j’ai voulu combiner la médecine avec ces deux passions. En faisant des recherches sur ce sujet, j’ai vu que dans le monde, il y avait des chercheurs qui utilisaient la réalité virtuelle pour traiter des troubles mentaux. Du coup j’ai fait une thèse dessus, et ça m’a ensuite lancé pour continuer dans la pratique et la recherche clinique.

GoGlasses | Quels sont les types de phobies soignées par la réalité virtuelle ?

E.M : J’ai construit de très nombreux environnements VR. Donc je peux vraiment traiter de très nombreuses phobies. Je vais vous donner les plus fréquentes que l’on voit à l’hôpital, comme la peur de prendre l’avion, les hauteurs, l’agoraphobie avec les métros et la foule, la claustrophobie avec les ascenseurs et la peur de conduire, où l’on a un simulateur avec un vrai volant. Mais aussi des peurs plus anecdotiques, la peur des chiens, des chats, des oiseaux, des serpents.

GoGlasses | Quels matériels utilisez-vous ?

E.M : J’ai créé mes environnements VR moi-même pour les utiliser comme je le veux à l’hôpital. J’utilise donc un PC sur lequel je branche le PlayStation VR. Ce qui est super avec ce casque, c’est qu’il fonctionne aussi sur ordinateur. C’est un avantage gigantesque par rapport aux autres casques. Avec l’Oculus Rift, il faut forcément l’application Oculus. Alors qu’avec le casque de Sony, vous pouvez faire fonctionner n’importe quoi qui s’affiche sur le bureau. Ca donne une grande liberté d’action. J’ai par ailleurs créé les environnements avec un moteur graphique de jeu vidéo. Mais je travaille aussi avec une société, qui, elle, vend des environnements VR aux professionnels pour qu’ils puissent les utiliser dans leurs cabinets et leurs hôpitaux. Mais ce sera compatible avec l’Oculus Rift ou l’HTC Vive.

GoGlasses | Comment se déroule une séance, ou une consultation ? Quel terme choisir ? 

E.M : Oui, une session ou une séance. Le patient est tout d’abord évalué pour déterminer son trouble mental. Nous ne traitons pas uniquement les phobies, mais aussi les troubles anxieux généralisés, des TOC, des addictions comme celle du tabac. Nous collaborons aussi avec l’armée française pour traiter des vétérans de la guerre d’Afgnanistan. Concernant la séance, nous ne commençons jamais en réalité virtuelle, car ça ne sert à rien. Il faut que le patient soit formé. On passe quatre séances en groupe à lui enseigner les principes de thérapie : c’est à dire gestion des émotions, relaxation et thérapie cognitive. Une fois terminée, on l’expose à la réalité virtuelle, où il va pouvoir, en situation virtuelle qu’il redoute, appliquer les méthodes qu’il a apprises.

Certains articles scientifiques prouvent que la réalité virtuelle fonctionne

On va passer six séances avec le casque. L’avantage de la réalité virtuelle par rapport à une thérapie classique, c’est la progression très douce. Du coup, le thérapeute contrôle tous les paramètres. Pour une personne ayant peur de l’avion, cela va débuter par un avion qui ne décolle pas. Le patient va rentrer dans la cabine, avec le sas ouvert, et l’on va le rassurer. Si le patient commence à devenir anxieux, du type « j’ai les mains moites, je commence à avoir le cœur qui bat, j’ai des sueurs », il faut l’aider à réviser avec vous avec de la relaxation, de la thérapie cognitive, ou encore le fait d’accepter ses émotions. Tout ça pendant l’expérience en réalité virtuelle.

Quand le patient va mieux, on passe à plus difficile : fermer le sas, par exemple. Le sas se ferme, l’anxiété remonte mais les méthodes sont dans la foulée appliquées. On progresse étape par étape. Puis ce sera le décollage, les turbulences. Et cette progression douce, sous contrôle d’un thérapeute, permet d’avoir une thérapie très efficace. Le patient sait qu’il ne va pas être traumatisé et que tout va se faire en fonction de ses progrès à lui. Et ça peut marcher pour tout : pour la hauteur, l’on va jouer avec la hauteur du balcon mais aussi la présence de rambardes, pour le chien, ce sera un chien doux puis un chien qui aboie pour terminer sur un chien agressif. Idem pour la route : au départ, une route sans voiture, puis avec deux voitures puis un embouteillage.

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GoGlasses | Quels sont les premiers résultats observés ?

E.M : Il y en a énormément car ce n’est pas une thérapie aussi récente que le public imagine. Les premiers essais cliniques publics et revues scientifiques datent de 1994. Les premiers essais réels datent de 1992, donc ça fait déjà 25 ans. Il y a déjà beaucoup d’articles scientifiques publiés, certains écrits par moi-même, qui prouvent que scientifiquement, ça fonctionne. C’est à dire que les patients se sentent mieux, sont moins anxieux et plus heureux. Et surtout, ils peuvent retrouver leur indépendance, comme prendre l’avion ou la voiture.

GoGlasses | Combien de vos patients ont bénéficié de cette solution médicale innovante ?

E.M : Tous. Je ne fais que ça. Vu que les premiers articles sont sortis il y a environ deux ans, les patients me contactent uniquement pour ça. Aujourd’hui, nous sommes environ à 1000 patients, et le taux d’efficacité est de 80 %. Ce n’est pas 100 %, mais nous avons tout de même 80 % de succès.

GoGlasses | Concrètement, comment agit la réalité virtuelle sur la psychologie et le cerveau humain ?

E.M : Il y a deux faits : le premier fait, c’est que le patient a peur parce qu’il a une interprétation erronée de la situation. Il interprète une situation inoffensive de manière catastrophique. Par exemple en avion, il va penser que l’avion va s’écraser. Alors que ce n’est pas réaliste. Idem pour tout le reste : je vais avoir un accident de voiture, les oiseaux vont m’attaquer. Et du coup, l’idée, c’est d’agir au niveau des pensées pour qu’il puisse avoir des pensées plus réalistes, du type : l’avion va atterrir, le chien ne va pas me poursuivre, les portes de l’ascenseur vont s’ouvrir. Tout ce travail est fait en réalité virtuelle. On confronte ses idées à cette réalité virtuelle, pour qu’il s’aperçoit que ce qu’il redoute ne se passe pas.

La réalité virtuelle, c’est déjà le présent. L’avenir, c’est la combinaison de différentes technologies

Il y a ensuite un travail de conditionnement. C’est le fait qu’il constate que les émotions qu’il éprouve se font en dehors du danger. Plus il s’expose, plus le conditionnement cesse et plus il est rassuré, puisqu’il voit que rien ne se passe et que son anxiété diminue.

GoGlasses | A l’avenir, de plus en plus de personnes posséderont des casques de réalité virtuelle. Pensez-vous ce que ce type de traitement pourra « sortir » de l’hôpital et être utilisé dans nos domiciles ?

E.M : C’est comme l’enseignement, qui est en plein changement avec la réalité virtuelle. Mais oui, il faut que le patient soit traité chez lui s’il le souhaite. Il faut qu’il ait la liberté de le faire, mais sous supervision d’un thérapeute pour éviter qu’il fasse n’importe quoi. La société C2Care fournit des environnements virtuels aux professionnels, mais aussi pour les particuliers. Ca veut dire que le particulier pourrait suivre une thérapie à domicile. Et tous mes patients me demandent de pouvoir continuer chez eux. La solution idéale serait donc d’avoir quelques séances avec le thérapeute, histoire de savoir utiliser les méthodes, puis de poursuivre leur thérapie à la maison.

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GoGlasses | Selon vous, les traitements VR seront-ils un jour reconnu par l’Etat et pris en charge par la sécurité sociale ou une mutuelle ?

E.M : J’y travaille, et c’est notamment le but en faisant des conférences et des congrès en France et en Europe. Je travaille sur cet aspect de reconnaissance. La réalité virtuelle fonctionne, c’est démontré scientifiquement. Il faut maintenant que l’administration le reconnaisse. Mais cela prendra bien 5 ou 10 ans. Si vous êtes traités dans un hôpital public, la prise en charge est complète. Le patient ne paye rien.

GoGlasses | Travaillez-vous sur de nouveaux projets mêlant médecine et réalité virtuelle ?

E.M : Oui, il y a plusieurs projets. La réalité virtuelle, c’est déjà le présent. L’avenir, c’est la combinaison des différentes technologies. Ce que l’on peut déjà voir dans certaines entreprises américaines, qui veulent construire des casques de réalité virtuelle avec des électrodes pour faire de la stimulation électrique cérébrale. Nous avons actuellement un projet que je viens de signer hier (interview réalisée le jeudi 26 octobre 2017), où l’on va faire de la télémex, c’est à dire de la stimulation magnétique transcrânienne du cerveau combinée avec de la réalité virtuelle. Au même moment où l’on va stimuler magnétiquement des zones spécifiques du cerveau, pour traiter la dépression par exemple, on va plonger le patient dans des environnements en réalité virtuelle. L’avenir, c’est la combinaison de ces différentes techniques, à savoir la neuromodulation et la stimulation sensorielle par la réalité virtuelle. C’est l’une des branches du futur.

Vous avez également d’autres branches, comme la combinaison de la réalité virtuelle et du biofeedback : le fait de voir un feu virtuel qui représente votre rythme cardiaque mesuré par un appareil en direct. Le but, c’est qu’en observant le feu, le patient le diminue volontairement pour qu’il apprenne à se détendre. L’intensité dépend du rythme cardiaque. Et enfin, je finirais par la pédagogie. Parce que c’est bien beau de voir des photographies sur un bouquin, mais ça commence à être un peu vieux. On travaille avec des entreprises pour sortir des environnements virtuels pédagogiques adressés aux étudiants en médecine. Par exemple : plutôt que de voir une vidéo, l’étudiant pourrait mettre un casque et se retrouver nez à nez avec un avatar qui simule un trouble mental. Il va alors s’entraîner à faire un diagnostic et à reconnaître les signes.

Pour terminer, je pense vraiment que la prochaine génération va grandir avec les casques de réalité virtuelle. Les enfants confrontés à la réalité virtuelle dès leur plus jeune âge vont être exposés à des environnements complexes, à des outils qui vont évoluer, et je pense sincèrement que cela va amplifier l’intelligence humaine.

A propos de Grégoire Huvelin

Amoureux des mots, joueur de poker à mes heures perdues et inlassablement animé par les nouvelles technologies qui façonneront notre avenir.